Le Christ selon Matthieu

Le Lab, le Doc et son équipe, toujours si dynamique et passionnée, poursuit son travail d’analyse en profondeur. Ici, ils présentent certains éléments de la christologie de MATTHIEU, i.e., en français courant, de la présentation de JÉSUS-CHRIST que propose l’évangile. De même qu’un groupe d’amis ne décrirait pas de la même manière l’un d’entre-eux, qui pourtant est bien le même, de même chaque évangile envisage JÉSUS et le confesse comme Christ d’une certaine manière, celle-ci étant marquée par son expérience, sa culture, sa situation, ses sentiments, etc. C’est dire combien la christologie de MATTHIEU est intimement connectée à la question redoutable de l’identité de la communauté matthéenne. Aussi, cher lecteur, si tu arrives sur cette page tout de go, comme à l’improviste, sois le bienvenu, mais peut-être conviendrait-il de te reporter à l’excellente page dite Communauté matthéenne afin de mieux goûter le suc de ce qui suit (et regarder, si tu le désires, un épisode drolatique de Speedy Gonzales).

 

L’histoire de JÉSUSi.e. sa vie, sa mort, sa résurrection, son enseignement, ses actes, structure la narration de l’évangile. Elle seule permet une adhésion effective, hic et nunc, du croyant au Christ ressuscité. Plusieurs éléments structurent ainsi la christologie de Mt. Cependant, à notre sens, l’un des plus importants est le suivant : JÉSUS, le Christ, accomplit les Écritures.

 

1. Le Christ accomplit les Écritures

 

Si JÉSUS accomplit les Écritures, s’il est ainsi le Messie d’ISRAËL, est donc à la fois le Messie attendu et inattendu, celui qui comble l’attente d’Israël, mais en la dépassant et la renouvelant. De fait, pour Mt, Jésus est :

 

  • De race davidique1.
  • Né d’une Vierge2
  • Né à BETHLÉEM3.
  • A séjourné en EGYPTE4, activant ainsi la figure exodale.
  • Nazaréen, élevé en GALILÉE, terre des Nations, lieu d’épiphanie aux païens5.
  • Entré comme un roi à JÉRUSALEM6. Ce thème de la royauté est connexe de l’affirmation de la puissance en actes7 et en paroles.
  • Accomplissant les prophéties8, en particulier celles du Serviteur souffrant d’Is9. Jésus est donc la clé herméneutique des Écritures, à la fois celui dont les Écritures parlent et celui qui permet de les interpréter en plénitude10.
  • Annonçant le Royaume des Cieux11. Mt utilise 33 fois l’expression « royaume des Cieux », objet de la Bonne Nouvelle, graine en croissance dans le monde12, associée à des signes (guérisons, exorcismes), à l’exercice de la justice, au jugement eschatologique et à la figure du Fils de l’Homme. Ses clés sont confiée à PIERRE13. JÉSUS déconstruit aussi une vision du Règne trop mondaine14, retrouvant ainsi une ligne du judaïsme intertestamentaire15.
  • Libérateur16.
  • Patient17
  • Miséricordieux18.
  • Thaumaturge19. Les récits de miracles sont représentés comme des événements exemplaires qui signifient la relation actuelle et salvatrice du croyant avec le Christ, même quand la foi du croyant défaille20.
  • Docteur de la vérité21, à la fois exigeant22,  pédagogue23 et parlant avec une autorité reçue de Dieu24. Dans son enseignement, JÉSUS insiste sur l’établissement d’une nouvelle justice, i.e. sur un nouveau rapport à la Loi25, toujours vivante26 et même, parfois, de toutes références scripturaires. En ce sens, JÉSUS est libre devant la Torah27, étant lui-même comme une “Torah vivante28. Cette dynamique éthique et existentielle du Règne29, fondée sur une relation exclusive à la personne de JÉSUS, est éminemment joyeuse30, intense et efficace31. Elle est aussi le source infinie de connaissance théologique en tant qu’elle oblige à s’interroger sur “Celui qui l’a envoyé”.
  • Nouveau MOÏSE32. Dans la tradition rabbinique, d’autres (HILLEL, Yohanan ben ZAKKAÏ, Rabbi AQIBA) seront comparés à MOÏSE33.
  • Juge eschatologique34 et universel35, dans un contexte de crise36, dont témoigne le vocabulaire de la géhenne (7 fois), la séquence ténèbres-pleurs-grincements de dents37, et le champ sémantique de la récompense (11 fois). Les critères du jugement sont exposés quatre fois : en 13, 41 ; 16, 27 ; 19, 28 ; 25, 31-46 (6 gestes évidents et urgents pour soulager les « petits », identifiés par le Christ à lui-même).

 

Cette question de l’identité cachée de JÉSUS travaille aussi à partir des titres qui lui sont attribués, ou qu’il se donne.

 

2. Les titres attribués à JÉSUS dans Mt

 

Ces titres sont les suivants :

 

  • Sauveur38.
  • Maître (12 fois, dont 6 propres à Mt) ou rabbi (4 fois, dont 2 par JUDAS), titre utilisé par les ennemis de JÉSUS.
  • Prophète39.
  • Seigneur40.
  • Fils Bien-Aimé, titre attribué par Dieu41.
  • Époux.
  • Emmanuel42.
  • Roi43 et Roi des Juifs44.
  • Messie (Hb. māšiah ; Gr. messias = Christ = « oint »)45.
  • Fils de David46, i.e. nouveau SALOMON, incarnation de la Sagesse de Dieu.
  • Fils de Dieu47, titre suprême (comme pour Mc).
  • Fils de l’homme48, titre construit à partir du livre d’HÉNOCH et de Dn 7, 14. Le Fils de l’homme est un personnage céleste, juste et persécuté49, intronisé, dans les nuées, juge universel du monde. Ce thème est peut-être inspiré des logia.
  • Serviteur.

 

Au total, la présentation matthéenne de JÉSUS-Christ est souvent solennelle50, deshistorisée, voire hiératique. Elle prolonge sans doute la théologie « dialectique » de l’évangile, insistant sur la royauté de Dieu51, dont l’absoluité rejaillit sur la personne du Fils, puis sur ses disciples (d’où l’idéal ecclésiologique de l’évangile). Pour preuve :

 

  • la récurrence du titre de Seigneur.
  • l’austérité de certaine scènes, valorisant le face à face. Par exemple, comparez 8, 14 sq. et // (guérison de la belle-mère de PIERRE); 17, 14-21 et // (père de l’enfant épileptique), etc.
  • l’extériorité du Christ dans le monde, dont témoignent :
    • sa liberté radicale,
    • son isolement et sa vie errante52.
    • l’incompréhension de son message53, dans sa famille54 et dans son peuple55.

 

Enfin, cette christologie est inscrite dans une esquisse trinitaire explicite56, unique dans les évangiles.

 

  1. Cf. 1, 1-17. []
  2. Cf. 2, 15. []
  3. Cf. 2, 6. []
  4. Cf. 2, 15. []
  5. Cf. Is 8, 23. []
  6. Cf. 21, 5-16. []
  7. 8, 27. []
  8. Cf. 1, 23 = Is 7, 14 ; 2, 6 = Mi 5, 1 ; 2, 15 = Os 11, 1 ; 2, 18 = Jr 31, 15 ; 2, 23 = ? ; 4, 15-16 = Is 8, 23 et 9, 1 ; 8, 17 = Is 53, 4 ; 12, 18-21 = Is 42, 1-4 ; 13, 35 = Ps 78, 2 ; 21, 5 = Is 62, 11 et Za 9, 9 ; 27, 9-10 = Za 11, 12-13 et Jr 32, 6-9. [ Grimace Curieux cette suite énigmatique de chiffres et de lettres : un code secret, peut-être l’emplacement du trésor des Templiers ?] []
  9. 12, 17-21 ; 42, 1-4 (Mt 12, 18) ; 53, 4 (Mt 8, 17).12 (Mt 53, 12). []
  10. Voir aussi Dei Verbum, 4. []
  11. Cf. parabole du chapitre 13. []
  12. Cf. 13, 31-33. []
  13. Cf. 16, 19. []
  14. Cf. 20, 21 ; Cf. Ac 1, 6. []
  15. Cf. Jubilés XV, 32 ; XVI, 18. []
  16. Cf. 11, 28-30. []
  17. Cf. 12, 18-21. []
  18. Cf. 9, 36 ; 14, 14 ; 15, 32 ; 20, 34. []
  19. Cf. 8, 2 ; 9, 28. []
  20. Cf. 8, 23-27 ; 14, 22-33. []
  21. Gr. didascale. Cf. 5, 2.19 ; 7, 29 ; 11, 29 ; 21, 23 ; 22, 16 ; 4, 23 ; 9, 35. []
  22. Cf. 7, 24 ; radicalisation également partagée avec le contexte judaïque du 1er siècle ; Cf. Qumran, le mouvement baptiste, la réforme pharisienne, etc. []
  23. Cf. 13, 51. []
  24. Cf. 4, 8-10 ; 7, 29. []
  25. Cf. 5, 19-20 (Cf. la série d’antithèses : « il a été dit que […] mais moi je vous dis que… ») ; 7, 29 ; 15, 9 ; 28, 20. []
  26. Cf. 5, 18. mais libérée du légalisme ((Cf. les 613 mitzvot, ou prescriptions, 248 positives et 365 négatives, dont la liste fut établie par MAÏMONIDE. []
  27. Cf. antithèses « sacrilèges » du discours sur la montagne. []
  28. Cf. Ga 1, 11-12; Col 2, 6 (// Ps 78, 10; 119, 1), etc. []
  29. Cf. 4, 23 ; 9, 35 ; 24, 14. []
  30. Cf. 13, 44 // 2, 10 ; 13, 20 ; 26, 13 ; 28, 8), pratique (Cf. 4, 2 ; 5, 48 ; 6, 2-4.16-18 ; 19, 21. []
  31. Cf. 13, 23. []
  32. Voir aussi Mt 11, 27-31 (Voir CE n° 73, p. 32-35); 23, 8 : « un seul maître ». []
  33. Cf. Midrash Tannaïm sur Dt 34, 7. []
  34. 10, 23 ; 16, 28 ; 24, 27.30-31.39.44 ; 26, 64. []
  35. 25, 32. []
  36. gr. krisis = « action de juger » (4 fois) ou jugement (14 fois). []
  37. 2, 18 ; 8, 12 sq.; 13, 42.50 ; 22, 13 ; 24, 51 ; 25, 30. []
  38. 1, 21. []
  39. 21, 44.46. []
  40. 34 fois, dont 22 propres à Mt. []
  41. 3, 17 [baptême] ; 17, 5 [transfiguration]), l’Écriture [2, 15], JÉSUS [11, 27 ; 24, 36], PIERRE [16, 16], les disciples [14, 33] et le Centurion [27, 54]. []
  42. 1, 23 = à JOSEPH. []
  43. 2, 2. []
  44. 27, 11.29.37. []
  45. 2, 4 ; 16, 16.20 ; 24, 5.23. []
  46. 1,1 ; 9, 27 ; 12, 23 ; 20, 30 sq. ; 21, 9.15 ; 22, 42 sq. []
  47. 2, 15 ; 4, 3.6 ; 8, 29 ; 11, 27 ; 14, 33 ; 16, 16 ; 27, 40.43.54. []
  48. Cf. 8, 20 ; 9, 6 ; 10, 23 ; 11, 19 ; 12, 8.32.40 ; 13, 41 ; 16, 13.27-28 ; 24, 30 ; 25, 31 ; 26, 64 = auto-nomination. []
  49. Cf. 25, 36-46. []
  50. Cf., par exemple, l’analyse synoptique de l’épisode de la tempête apaisée : 14, 22-33 // Mc 6, 45-52 et Jn 6, 16-21. []
  51. Le terme Règne ou Royaume (Gr. basileia) de Dieu revient 50 fois. []
  52. Cf. 8, 18-20. []
  53. Cf. 10, 16.25. []
  54. Cf. 12, 48-50. []
  55. Cf. 13, 52. []
  56. Cf. 28,19 []

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