hypothèse synoptique

Hic sunt leones. C’est avec ces mots que les cartographes des temps anciens indiquaient les grands espaces inconnus, i.e. encore à découvrir. C’est peut-être ainsi que le Doc qualifierait les théories actuelles sur la composition de l’évangile selon MATTHIEU. Dans son infinie sagesse, et par l’extrême sollicitude pour ses lecteurs dont il sait si souvent faire montre, il a décidé de ne retenir ici que l’hypothèse la plus répandue : une forme modernisée de la « théorie des deux sources ». C’est pourquoi, étant donné la relative petitesse du texte, pas de circuit court, pas de circuit long, disons un circuit moyen pour tout le monde.

 

Fort d’une tradition externe attestant la préexistence d’un texte original en hébreu, aujourd’hui perdu, il y eut (et il y aura encore) de nombreux travaux très savants pour essayer de reconstituer cet hypothétique texte primitif (araméen, ou hébreu), souvent appelé “pré-évangile”. Cependant, une question se pose immédiatement : ce type de travail a-t-il un intérêt ? A-t-il une chance raisonnable d’aboutir ? En effet, a contrario, le texte définitif, i.e. l’évangile selon Mt tel que nous le lisons, ne se présente pas comme une traduction. Quoi qu’il en soit, la simple critique interne, ou immanente, permet parfois d’envisager la complexité du processus de rédaction, même si elle doit renoncer à des vérités définitives, assénées dans un style péremptoire. Elle s’appuie en particulier sur les innombrables travaux d’exégètes au sujet du problème synoptique (Syn/optique = Gr. “regarder ensemble”)1. En ce qui concerne Mt, celui-ci peut être ramené à trois points :

 

1. « Diantre, Marc dans Matthieu ! »

 

Mc (reçu) est quasiment entièrement dans Mt2, ne serait-ce que par la reprise de son genre littéraire, le genre « évangile ». Il est cependant réorganisé (déplacement de 22 péricopes), bien que Mt respecte généralement l’ordre originel. La plupart des exégètes (mais pas tous) en déduisent que Mc (vers 70 ?) est une des sources de Mt (et de Lc). Mt serait donc aussi une relecture et une interprétation de Mc. Cette hypothèse permet un intéressant travail synoptique, par la comparaison entre les trois évangiles dits synoptiques. Il s’agit alors de comprendre comment Mt et Lc ont interprétés Mc, pour ensuite en déduire leurs options théologiques, les enjeux historiques subséquents, etc. Par exemple, il semble que Mt déconstruise le principe-cadre du secret messianique chez Mc, i.e. la centralité herméneutique de la Croix3, réinvestissant alors le temps du ministère public (la prédication du Jésus terrestre) comme prédication de l’Évangile (non plus la vie, la mort et la résurrection du Christ comme évangile) et reconsidérant à la hausse le rôle exemplaire des disciples. Ce travail suppose néanmoins que le Mc de Mt ou Lc soit le même, aussi le même que le Mc actuel, ce qui n’est pas absolument certain.

 

2. “Diantre, Matthieu avec Luc»

 

Il existe aussi des éléments communs à Mt et à Lc, et absent de Mc4. Ce point implique deux possibilités :

 

  • soit un évangile dépend de l’autre : Lc dépend de Mt (théorie augustinienne) ou Mt dépend de Lc .
  • soit ils utilisent une source commune.

 

Depuis WEISSE (1838), reprenant les hypothèses de MARSCH (1801) et de SCHLEIERMACHER (1832, commentant le fameux témoignage de PAPIAS d’HIÉRAPOLIS), ces éléments partagés sont rapportés à une hypothétique source commune, inconnue de la Tradition, appelée source Q (all. Quelle = « source »). Celle-ci apparaît alors comme une ou plusieurs collections de logia (recueils des paroles du Jésus terrestre) communes à Mt et à Lc, sans doute écrite en grec. Elle n’implique pas une rédaction connectée. Ce point permet d’étendre la méthode synoptique à la comparaison entre Mt et Lc, mais la source Q est toujours supposée et les nombreuses reconstitutions toutes très divergentes. En 1945, le papyrus d’un évangile apocryphe selon THOMAS5 est découvert à NAG HAMMADI (Codex II copte). Publié en 1960, il est daté du 4e siècle, mais rapporté à un original de la fin du 2e s. sur la base de fragments grecs, découverts lors de fouilles à Oxyrhynque, en Egypte. Pour quelques-uns, il fut rédigé à la fin du 1er ou au début du 2e siècle. Il confirmerait ainsi l’existence de ce genre littéraire, proche de la littérature sapientielle, au moment de la rédaction des évangiles6.

 

3. Où Matthieu fait (enfin) preuve d’originalité…

 

Enfin, il existe des éléments propres à Mt. Ces éléments proprement matthéens sont : 12 ; 57 ; 11, 1-30 ; 13, 24-30.36-52 ; 18, 10-35 ; 28, 9-10. Ils sont souvent appelés Smt (All. « Sondergut »), d’origine orale ou écrite, de genre narratif (récits de miracles, Passion), homilétique, liturgique, catéchétique, sapientiel, etc. Pour certains érudits, ils se présentaient sous la forme souple d’une tradition orale araméenne (et l’on retrouve finalement le principe traditionnel d’un pré-évangile hébraïque).

 

Conclusion

 

D’où l’hypothèse conclusive suivante (modèle dit « des trois sources ») : Mt serait la résultante d’une fusion d’au moins7 trois éléments :

 

  • D’un ou plusieurs écrits propres à Mt, peut-être le pré-évangile palestinien (logia matthéenne), décrit par la critique externe.
  • de la source Q.
  • de l’évangile de Mc, plus sûrement d’une version antérieure (souvent dite “intermédiaire”) à la version définitive de Mc8, dans une réinterprétation plus universaliste9.

 

Par-delà les débats infinis entre spécialistes, il importe peut-être de constater combien Mt est aussi, en lui-même, une œuvre complexe, résultant d’une lente synthèse entre différentes traditions10.

 

  1. Le mot fut inventé par le bibliste allemand Johann Jakob GRIESBACH en 1774. Il désigne une présentation en synopse, i.e. en colonnes parallèles, des trois premiers évangiles. Voir Lucien DEISSSynopse de Matthieu, Marc et Luc, avec les parallèles de Jean, Paris, DDB, 1963, 191 p., et Pierre BENOIT et Marie-Émile BOISMARD, Synopse des quatre évangiles en français, Paris, Cerf, 1965, 2 tomes. []
  2. Mt compte 1068 versets. 523 sont communs avec Mc (et Lc) sur les 661 que compte Mc, soit 49% de Mt. []
  3. Cf. déjà 1 Co 15, 1-5. []
  4. 235 versets communs avec Lc seul, soit 22%. Ceci fonde l’hypothèse d’une « seconde tradition » ; Cf. Mt 6, 24 // Lc 16, 13 ; Mt 7, 7-8 // Lc 11, 9-10. []
  5. Recueil de 114 logia de Jésus, dont 79 communes aux Synoptiques. []
  6. Voir Frédéric AMSLER, L’Évangile inconnu : la source des paroles de Jésus (Q), Labor et Fides, 2006; Jean-Marc BABUT, À la découverte de la Source: mots et thèmes de la double tradition évangélique, Le Cerf, 2007; Andreas DETTWILER et Daniel MARGUERAT, La source des paroles de Jésus (Q) : aux origines du christianisme, Labor et Fides, 2008. []
  7. BOISMARD, pour sa part, en compte sept ! []
  8. Parfois aussi appelé Urmarkus (théorie de la « Triple tradition ») = le proto-Mc sans les 10% commun à Mc et Mt, i.e. absent de Lc. Vous suivez ? []
  9. Cf. 25, 31-46 ; 28, 19. []
  10. Cf. Lc 1, 1-4 []

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